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Devant le pont de pierre et toute cette eau à mes pieds j'ai hésité, mais il y avait ce gamin qui tirait sur ma manche pour m'inciter à traverser. Il devait avoir 8 ou 9 ans et un costume aux boutons dorés bien trop grand qui lui donnait un air de "Pierrot va t'en guerre" à faire sourire.

Ainsi donc, même au plein d'un drame on pouvait sourire....

Je lui ai tendu deux sous et il a ramené sa barque le long de la berge pour me permettre de monter sans que les volants de ma robe ne touchent l'eau.  Ses gestes étaient précis, si jeune et toute cette assurance, cette gravité, ce regard déjà passé de l'autre côté.

L'eau grondait. Les rouleaux éructaient la terre qu'ils venaient d'ensevelir transformant le paisible ruban bleu en un immense tourbillon vengeur. Ma main serrait fort l'étroite coque de bois et je tenais mon regard éloigné des effets et linges que la rivière charriait. L'eau comme un orage et le gosse qui ramait avec détermination. Nous avancions. Mes yeux se sont fermés. J'étais toute au va et vient vigoureux qui heurtait comme une plainte les flans de mon embarcation de fortune. J'ai alors pensé à la nature heureuse, aux meules de foin rondes sur les champs du père Margain, j'ai tenté d'oublier l'ogresse ravageuse qu'elle était devenue ici.

grenoble_inonde_pl_III

- " Le Café des Alpes , il est plus haut !" m'indiqua le môme

La rue commerçante était recouverte de deux mètres d'eau et il était bien difficile de plonger dans quelques souvenirs pour s'attacher des repères. Le "Café", mon frère y avait mis toutes ses économies.

- "La peau labourée par la vie rude de nos montagnes , c'est pas pour moi ! " avait-il dit à la mère en prenant sa part qui lui revenait du père. Il avait parlé de la ville, du bonheur, de liberté....La liberté pour moi, elle était dans l'immensité de nos alpages.

L'eau avait épargné le bistrot, alors je me suis avancée et à travers la fenêtre j'ai d'abord vu cet homme que je ne connaissais pas, droit comme une colonne romaine au milieu de la pièce. Il avait le regard droit et honnête et parlait à voix basse à un autre que je ne voyais pas. Ma belle soeur, je l'ai reconnue grâce à la photo de mariage en dégradés de bruns que Gustave nous avait fait porter cet été. Elle était assise, comme ensevelie sous les plis de sa robe noire, les mains rentrées. Sans voir son regard, je savais déjà mon deuil.

J'ai fait signe au gosse qu'il ramène sa barque.....Plus rien ne me retenait.

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grenoble_sepia

Atelier d'écriture ayant comme support les travaux des premiers photographes en Isère années 1840/1880. De nombreux portraits, des paysages, l'inondation de Grenoble en 1959.